Un monde plus beau, un monde nouveau, est possible

Un monde plus beau, un monde nouveau, est possible

L’humanité serait-elle en transition entre un monde dit de la séparation, basé sur le « pouvoir sur », la peur et un monde dit de la réunion, fondé sur la confiance et l’interdépendance ? Pouvoir contre puissance, vieille et nouvelle histoire, écologie sociale sont au menu de cet article comportant aussi un conte de Charles Eisenstein.

L’article en version audio sans le conte
L’article en version audio avec le conte

« Pouvoir sur » versus « pouvoir de »

Dans Épousailles, la philosophe Annie Leclerc affirme que le pouvoir ne peut exister sans la puissance, que seule la puissance est féconde et que le pouvoir vampirise cette dernière et tente de l’endiguer et de la contraindre. « Ce que le pouvoir vise c’est à enfermer la puissance affirmée de la vie et à en prélever toute la sève pour son propre culte ».

Ainsi, et en grossissant un peu le trait, pour Annie Leclerc le pouvoir réside dans la non-pensée, dans le prêt-à-penser, dans le mental éthéré quand la puissance « advient au cœur du corps », dans le vivre, dans les mains fécondes des travailleurs. « Le pouvoir consent bien volontiers à la science, à la philosophie, au concept et à la théorie ; de la bonne puissance à sucer, à pomper, à détourner à son profit. À condition que ça parle toujours du non-lieu de l’abstraction, du lieu nul où la chair se dédaigne. »

Dans « Moyens d’accès au monde », le philosophe Yann Kerninon écrit : « La société dans laquelle nous vivons est structurellement sadique, structurellement violente, structurellement fondée sur des jeux de pouvoir et de représentation, structurellement une société d’esclaves qui se déguisent en maîtres. Elle est ainsi fondée, précisément parce qu’elle n’a plus de fondement et que son essence même est le mensonge, l’apparence et la représentation – palliatif de puissance et d’authenticité. »

Au pouvoir sadique, Kerninon préfère la puissance masochiste. « C’est laisser pour toujours de côté la volonté de représentation et de reconnaissance pour concentrer son effort sur l’épanouissement de son propre destin. C’est se donner à soi-même des contraintes qui permettent de devenir soi-même, chaque jour un peu plus. »

La puissance masochiste définie par Kerninon se rapproche du pouvoir-du-dedans, de l’empowerment tel qu’il est défini par l’altermondialiste et sorcière Starhawk (dans Femmes, magie et politique – aussi traduit en Rêver l’obscur aux éditions Cambourakis) : « le pouvoir-du-dedans n’est pas quelque chose que nous avons mais quelque chose que nous pouvons faire ».

« Quand le monde est perçu comme étant composé d’être vivants, dynamiques, interconnectés, valables intrinsèquement, le pouvoir ne peut plus être vu comme quelque chose que les gens détiennent. »

Le pouvoir-du-dedans de Starhawk est ce que j’appelle puissance, ce « pouvoir qui vient de notre sang, de nos vies et de notre désir passionné pour le corps vivant de l’autre ».

Comment retrouver sa puissance, son pouvoir-du-dedans ?

Voici quelques clés, qui peuvent fort bien se combiner, permettant une transition entre le « pouvoir de » et ses structures hiérarchiques, son mépris du vivant et la puissance d’être.

Première clé : Débrancher le mental et danser la joie

Pour Annie Leclerc, la puissance prend sa source et culmine dans la jouissance, la jubilation. Et c’est la puissance qui pourra nous désaliéner, renverser le pouvoir : « les obstacles du pouvoir et toutes les instances de la négation – État, propriété, famille, couple – n’ont jamais cédé et ne céderont jamais que par le vouloir-dire, le vouloir-vivre, le vouloir-jouir, bref la puissance exprimée dans l’affirmation où l’humain fait corps ».

Mais alors comment affirmer sa puissance ? Par exemple, en ouvrant son corps, ses bras, en chantant, en dansant puis en parlant de ces élans de vie qui nous traversent, en les vivant complètement, sans jugement, en les écrivant, en inscrivant ce que veut le corps. Encore faut-il le connaître pour pouvoir le suivre. Pour le connaître, il faut l’écouter. Et pour l’écouter, s’accorder des moments dans la journée où on se dépose à l’intérieur de soi, en étant simplement attentif à sa respiration. Après quelques secondes ou minutes, selon le temps que l’on a à consacrer à cette pratique, regarder si on a des zones du corps qui sont contractées, quelles émotions sont présentes, et aller à leur rencontre comme on irait à la rencontre d’un ami.

Mais aussi danser, se laisser danser, chanter, se laisser chanter, courir, marcher, jouir, manger, parler, se toucher, se laisser être tout simplement, dans le présent, sans chercher à faire…

Une femme connaissant les pouvoirs intrinsèques de son corps, peut aussi accoucher sans douleur (et en tout cas sans souffrance). La BD de Lucile Gomez, « La naissance – découvrez vos super-pouvoirs » – est une mine d’or à cet égard.

Ma puissance je l’ai trouvée partiellement en osant (enfin) me montrer telle que je suis, en osant dire tout haut à mes proches ce que je pensais tout bas, ce que je vivais en silence. En m’exposant. En prenant le risque d’être rejetée. Et malgré des accueils divers, parfois difficiles, j’ai tiré une puissance formidable du fait d’oser être vulnérable, de montrer mes failles, mes ombres. « Là où il y a de la peur, il y a du pouvoir », je ne sais plus d’où sort cette citation mais j’ai pu constater dans ma vie que là où il n’y a plus de peur, il y a de la puissance.

Deuxième clé : Connaître la « vieille histoire » afin de construire la nouvelle

L’humain vit depuis des milliers d’années dans ce que l’écrivain et conférencier Charles Eisenstein appelle « l’histoire de la Séparation » dans son essai « Notre cœur sait qu’un monde plus beau est possible ». Ce monde plus beau que l’auteur appelle de ses vœux est celui bâti sur « l’histoire de la Réunion ».

L’histoire de la Séparation, c’est, en gros, celle du « pouvoir sur », celle de la Réunion, c’est celle du pouvoir-du-dedans, de la puissance d’être au monde. Le livre de Charles Eisenstein est conçu comme « un guide pour sortir de la vieille histoire, pour traverser l’espace vide entre les histoires et pénétrer dans la nouvelle histoire ». Une belle ressource à découvrir.

La vieille histoire, c’est celle qui nous a conduit à l’effondrement écologique et économique actuel. Celle qui nous a séparés les uns des autres et de la nature, celle qui nous a rendu esclaves, qui nous a fait perdre notre « pouvoir de », celle qui menace désormais notre civilisation tout entière (la planète, bien que saccagée, s’en remettra sûrement, les humains peut-être pas). Et c’est parce que nous sommes encore dans cette vieille histoire que nous n’agissons pas plus, pas plus vite face au désastre en cours pourtant bien documenté. La conscience du pouvoir-sur est en effet finement incorporée dans les formes et structures que nous créons.

Comme le dit Starhawk, « Une révolution qui lutte contre la distanciation, qui combat la violence inhérente à un petit nombre qui a du pouvoir sur beaucoup (ou inversement), ne peut venir d’une structure qui elle aussi donne du pouvoir à certains sur d’autres » : il nous faut changer impérativement d’histoire, créer une autre manière d’être ensemble, d’autres modes d’organisation des collectifs.

« La culture est un ensemble de récits que nous nous racontons sans relâche. Ce n’est qu’en les comprenant et en voyant leurs implications, les structures qu’ils créent en nous, que nous pouvons être libres de les changer » dit aussi Starhawk.

Voici les quatre principaux récits de la mise à distance, structures qui donnent forme à nos pensées, nos images, nos actions, selon elle. « En nommant ces récits, nous pouvons voir comment ils nous contraignent, et cette expérience est la première étape vers le changement. »

L’Apocalypse. Récit qui parle du temps, qui dit que le temps est une chose et non un ensemble de relations, que l’histoire est un récit avec un début, un milieu et une fin et que la fin sera une catastrophe.
Récit qui définit la forme de la plupart de nos récits.
L’apocalypse donne sa forme à la manière même dont nous travaillons, mobilisons nos forces pour satisfaire un délai ou répondre à une crise, nous effondrant ensuite, épuisés.
« La mentalité de crise nous empêche de penser, de prévoir, de travailler et de construire un changement à long terme. » « Cela nous fait aussi attendre un changement rapide, absolu et clairement défini. »
Cependant, Starhawk nous met en garde : si nous arrivons à changer la conscience, la culture et à prévenir la destruction, le changement ne sera ni immédiat, ni soudain.

Les bons garçons/filles contre les mauvais garçons/filles. Ce récit concerne les valeurs et représente la forme de pensée appelée dualisme : toutes les qualités peuvent être divisées en deux paires opposées. Incapacité à voir les gens ou les choses comme des totalités, contenant des éléments à la fois désirés et non désirés.

Le Grand Homme reçoit la vérité et la transmet à quelques élus. Ce récit concerne la connaissance. Il conforte l’idée que la vérité est trouvée au dehors et non au milieu et nie l’autorité de l’expérience, la vérité du corps et des sens, la vérité qui appartient à chacun et diffère pour chacun.
Il alimente le mensonge selon lequel il n’y a qu’une vérité.

L’Élection/La Chute. Il s’agit de succès et d’échec. Ces récits renforcent une conscience et une structure de pouvoir pour lesquelles certains ont une valeur et d’autres non.

Selon moi, la vieille histoire est celle construite sur la peur et le manque. Peur de mourir, peur de manquer, peur de l’autre, de l’étranger, peur de n’être pas assez… La nouvelle est a contrario, celle bâtie sur la confiance. Confiance dans l’abondance, confiance en l’autre, confiance en plus grand que nous.

La nouvelle histoire, pour Charles Eisenstein, est fondée sur les principes suivants :

  • Mon être participe de votre être et de tous les êtres. Cela va au-delà de l’interdépendance : notre existence même est relationnelle. Par conséquent, ce que nous faisons à l’autre, nous le faisons à nous-mêmes.
  • Chacun a un don unique et essentiel à offrir au monde.
  •  Le but de la vie est d’exprimer nos dons.
  • Chaque acte est important et affecte le cosmos.
  •  Nous sommes fondamentalement non séparés les uns des autres, de tous les êtres et de l’univers.
  •  Chaque personne que nous rencontrons et chaque expérience que nous vivons reflète quelque chose de nous-mêmes.
  • Le destin de l’humanité est de retrouver sa place dans la tribu du vivant sur Terre et d’utiliser ses dons spécifiques pour le bien-être et le développement de tous.
  • Le sens, la conscience et l’intelligence sont des propriétés intrinsèques de la matière et de l’univers.

Si cette nouvelle histoire, bien plus détaillée dans le livre de Charles Eisenstein, sonne étrangement à vos oreilles, ce n’est peut-être pas pour rien. C’est que, imprégnés de la vieille histoire, nous ne sommes pas toujours capables d’accueillir la nouvelle. Pourtant, comme le souligne Starhawk, « dès que nous choisissons des noms qui font que les choses ont l’air agréables, respectables, académiquement solides, scientifiques, nous sommes presque toujours en train de replacer la chose que nous nommons dans le contexte de la mise à distance – et de lui enlever son pouvoir en diminuant le nôtre. »

Selon Charles Eisenstein, nous ne sortirons de la vieille histoire qu’en changeant de niveau, en intégrant pour cela des manières d’être au monde et des savoirs extérieurs. Et heureusement, il semblerait que l’humanité ait embarqué la solution dans son voyage vers la Séparation. Écoutez son histoire des trois graines.

Le conte « Les trois graines » de Charles Eisenstein

Pour ceux qui ont néanmoins besoin de concepts sonnant mieux, de structures déjà existantes plutôt que de transition mouvante, il existe un autre moyen de retrouver sa puissance tout en faisant un sort au « pouvoir sur » de la vieille histoire : l’écologie sociale.

Troisième clé : Se tourner vers l’écologie/l’érotique sociale

Nous savons désormais qu’il existe des manières de nourrir tous les humains sans détruire les sols, de faire des échanges marchands sans faire de la finance ou de la spéculation et à l’échelle locale, qu’il est possible d’éduquer nos enfants autrement, de produire de l’énergie de manière à peu près propre et durable, les citoyens savent aussi s’emparer des questions de leur vie locale pour les régler entre eux, bref il existe moult alternatives comme le film documentaire Demain l’a très bien montré. Mais si ces alternatives ne dépassent pas une sphère encore assez réduite de personnes c’est parce qu’il reste un gros problème politico-économique et social à résoudre.

Ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui ne vont pas le lâcher comme ça. Ne serait-ce que parce que le « pouvoir sur » est au cœur même des récits fondateurs de la vieille histoire. Changer vers la nouvelle histoire peut se faire de diverses manières, et l’une d’elle pourrait s’inspirer de l’écologie sociale, un courant politique peu connu en France mais pourtant théorisé de manière très complète aux États-Unis.

L’écologie sociale ne dissocie pas l’humain de l’environnement

Issue du courant anarchiste, à l’origine de l’écologie politique, l’écologie sociale a été conceptualisée par Murray Boockchin dans les années 1960 aux États-Unis. Son postulat de départ est que les désastres écologiques prennent leur source dans les injustices sociales qui sont elle-mêmes induites par les diverses formes de domination (âge, ethnie, classe, sexe, etc.). Pour l’écologie sociale, libérer l’être humain est un projet écologique tout comme protéger l’environnement est un projet social.

Murray Bookchin propose un « municipalisme libertaire » c’est-à-dire une démocratie municipale, directe, formée d’assemblées citoyennes où les habitants d’un quartier ou d’une commune décident ensemble de l’organisation de la vie de leur commune. Ces assemblées sont ensuite fédérées pour faciliter la gestion des biens et des outils communs à plusieurs communes. Décentralisation donc et reprise en main populaire de la société, pour se libérer des hiérarchies économiques et sociales et des dominations de toutes sortes.

« Il s’agit de développer un espace où chacun, se sentant entièrement partie prenante, puisse décider avec les autres, trouver sa place et exprimer pleinement son potentiel et ses désirs » expliquent Vincent Gerbert et Floréal Romero dans l’opus des Précurseurs de la décroissance dédié à Murray Bookchin.

Pour une érotique sociale

Des structures non hiérarchiques permettent dans tous les domaines de l’existence, des relations sociales coopératives ayant un sens, ou pour reprendre le concept d’Annie Leclerc des relations où peut s’affirmer la puissance des êtres, contrairement aux relations sociales fondées sur l’exploitation, la régulation, l’aliénation et la marchandisation qui caractérisent le capitalisme, aux relations de pouvoir.

Dans Désir, nature et société, Chaia Heller, une théoricienne actuelle de l’écoféminisme et de l’écologie sociale, pose « le principe de l’existence d’un potentiel d’expression de la sensualité, de la sociabilité et de la créativité dans toute sa délicieuse complexité, d’un potentiel de désir social qui existe en nous à chaque instant » et définit l’érotique sociale comme « un ensemble de désirs sociaux et sensuels valorisant la coopération sociale et une impulsion révolutionnaire progressiste ».

Pour elle, le désir social « représente la volonté de se connaître soi-même mais aussi les autres et le monde » qui se traduit dans 5 dimensions, les « 5 doigts du désir social » : désir de sensualité, désir d’association, désir de différenciation, désir d’évolution et désir d’opposition politique.

  • Le désir de sensualité est le désir d’expression, de satisfaction et d’investissement sensuels à travers l’un quelconque ou l’ensemble de nos sens. La capacité à l’exprimer suppose un contexte social profondément relationnel.
  •  Le désir d’association est un désir de connaître l’autre. Des structures coopératives comme la présidence tournante, la propriété et le travail collectifs, la démocratie directe représentent des exemples de possibilités d’expression de ce désir d’association dans l’érotique sociale.
  •  Le désir de différenciation complète le désir d’association et permet de réaliser son potentiel libérateur : il signifie le désir de distinguer sa propre identité dans un ensemble social, se connaître soi-même et connaître le monde, afin que l’association ne devienne pas un ensemble statique et rigide.

Les désirs de différenciation et d’association permettent d’aller et venir entre autonomie et communauté, individu et collectif.

  • Le désir d’évolution est le désir d’accomplir les possibilités des talents particuliers que nous découvrons lorsque nous exprimons notre désir de différenciation. Le développement complète l’idée de différenciation en lui ajoutant une dimension unitaire indispensable pour que le moi ne soit pas seulement divers mais dynamique, complet, signifiant. Ce désir peut s’appliquer certes à l’individu mais aussi à l’ensemble d’une société lorsqu’elle structure en profondeur des qualités d’empathie, d’interdépendance et de créativité (et non pas une société basée sur un développement hiérarchique, concurrentiel et déterminé, comme les sociétés capitalistes).
  • Le dernier doigt du désir social est le désir d’opposition, celui de combattre l’injustice. C’est la tendance rationnelle à s’opposer à tous les individus, institutions et idéologies qui font obstacle à l’expression complète de toutes les formes du désir social. L’opposition peut se décomposer en 3 stades : la critique rationnelle, la résistance (passage à l’action avec passion et raison) puis la reconstruction. Si le pouvoir peut réprimer l’expression du désir d’opposition il ne peut le supprimer complètement.

Les 5 doigts de l’érotique sociale, l’écologie sociale, c’est ce qui permet d’exprimer notre vouloir-vivre, notre vouloir-jouir, paumes ouvertes, poing fermé, doigt levé, etc. D’incarner tous nos possibles, tous nos vouloirs, de déployer pleinement le potentiel du vivant, d’affirmer et dilater notre puissance face à un pouvoir qui veut la contenir et l’enfermer. L’érotique sociale c’est le moyen d’exprimer le désir rationnel de donner une qualité de vie à tous, en restructurant totalement les institutions politiques, sociales et économiques. Car la vieille histoire aura changé.

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